Ritchie Dagonia — carnet de surf
Je m'appelle Ritchie Dagonia, j'ai 19 ans, je suis développeur web front-end à Lyon et j'ai grandi face à l'océan. Ici, je note les vagues que je vais chercher pendant les vacances, sur la côte où j'ai grandi.
Qui je suis
Ritchie Dagonia, 19 ans. J'ai grandi face à l'océan, dans un village de la côte atlantique, quelque part entre Landes et Pays basque. Je vis maintenant à Lyon, où je suis développeur web front-end : ce versant-là de ma vie est raconté sur mon site de développeur. Ce carnet parle de l'autre versant, celui qui reprend le dessus dès que je monte dans le train vers la côte.
Chez mes parents, la plage est au bout de la rue. On entend l'océan depuis la cuisine, et on sait, avant même d'ouvrir les volets, si la houle est rentrée pendant la nuit. J'ai appris à nager dans les vagues avant d'apprendre à lire ; puis quelqu'un m'a poussé sur une mousse avec une planche beaucoup trop grande, et je n'ai jamais vraiment arrêté.
Ce que le surf représente pour moi
Le surf n'est pas un sport que je pratique, c'est plutôt l'endroit où je me range. Dans l'eau, il n'y a ni notifications ni tickets à fermer : il y a un plan d'eau qui bouge, un pic qui se déplace de dix mètres à chaque série, et une seule question qui compte, celle de savoir où me placer. C'est une discipline de patience. On rame beaucoup, on attend beaucoup, et on surfe, en tout et pour tout, quelques dizaines de secondes par session. Ces quelques secondes suffisent à justifier tout le reste.
Il y a aussi une forme d'humilité qu'on n'apprend nulle part ailleurs. L'océan ne négocie pas. On peut être en forme, motivé, bien équipé, et rentrer bredouille parce que le vent a tourné. Accepter cela m'a appris, sans que je m'en rende compte, à accepter beaucoup d'autres choses.
Le manque, vu de Lyon
Lyon est une ville que j'aime : deux fleuves, des collines, des quais où l'on peut marcher longtemps. Mais deux fleuves ne font pas un océan. Ce qui me manque, ce n'est pas seulement la vague ; c'est l'odeur d'iode au réveil, le sel qui sèche sur la peau, le bruit sourd du shore break qu'on entend depuis le lit. Depuis mon appartement, je consulte les prévisions de houle comme d'autres regardent la météo du week-end : je sais exactement quel jour il aurait fallu être là-bas, et je ne suis pas là-bas.
Alors je compte. Je compte les jours jusqu'aux prochaines vacances, je surveille les horaires de train, et j'entretiens la planche comme on entretient une promesse.
La planche, la combinaison, le reste
Ma planche est un shortboard un peu généreux : environ 5'11 (à peu près 1,80 m), plus large et plus épais que la moyenne, avec un nose légèrement arrondi. J'ai choisi ce volume supplémentaire en toute lucidité : après trois mois sans eau, les bras ne suivent plus, et un peu de flottaison rattrape beaucoup de rame. Elle est montée en thruster, trois dérives, la configuration la plus polyvalente pour un beach break qui change de visage tous les jours.
- Planche : shortboard volumineux, ≈ 5'11, thruster.
- Été (juillet, août) : combinaison 3/2 mm, l'eau frôle les 20 °C.
- Printemps, automne : 4/3 mm et chaussons.
- Hiver : 5/4 mm, cagoule, chaussons, gants, et une vraie discussion intérieure avant d'entrer.
- Toujours : un leash en bon état, de la wax adaptée à la température de l'eau.
Et c'est tout. Le surf a le mérite de ne pas demander grand-chose d'autre que du temps, de l'attention et une météo qui veut bien.
Lire les vagues
Lire un plan d'eau est une compétence qu'on n'acquiert qu'en le regardant longtemps. Avant chaque session, je reste au moins dix minutes sur la dune, sans planche, à observer. Où les vagues cassent-elles en premier ? Dans quel sens déroulent-elles ? Y a-t-il un couloir d'eau plus sombre et plus lisse, sans écume, entre deux zones de mousse ? Ce couloir, c'est souvent un courant de sortie, une baïne comme on dit par ici : un excellent tapis roulant pour rejoindre le pic, et un piège pour qui ne sait pas ce que c'est.
Ensuite, il faut compter. Les séries arrivent par groupes, avec des accalmies entre elles. Savoir combien de vagues composent une série et combien de temps sépare deux séries, c'est savoir quand ramer vers le large et quand se contenter d'attendre. Le vent complète le tableau : offshore, c'est-à-dire de la terre vers la mer, il lisse et creuse les vagues ; onshore, il les écrase et les rend mousseuses, désordonnées, décevantes.
Les marées
Sur un beach break atlantique, la marée décide de presque tout. Le même banc de sable donne une vague molle et sans intérêt à marée haute, une vague qui déroule bien deux heures avant la basse, et un shore break qui ferme brutalement à marée basse pleine. Chaque banc a sa fenêtre, et cette fenêtre se décale d'une cinquantaine de minutes par jour. J'ai grandi avec l'annuaire des marées collé sur le frigo ; aujourd'hui, c'est une application, mais le réflexe est le même : regarder le coefficient, noter l'heure de la basse, et caler la journée dessus plutôt que l'inverse.
Sécurité de base
Quelques règles qu'on m'a répétées enfant et que je répète à mon tour :
- Ne jamais lutter contre un courant qui vous emporte au large : nager en travers, parallèlement à la plage, jusqu'à en sortir, puis revenir.
- Toujours savoir où l'on peut poser le pied, et surfer dans les zones surveillées quand elles existent.
- Ne pas lâcher sa planche dans une zone où quelqu'un pourrait la recevoir ; le leash n'excuse pas tout.
- Regarder l'eau avant d'y entrer, encore et toujours, même quand on croit connaître l'endroit.
Il y a aussi une sécurité qui ne se mesure pas en mètres : le respect des locaux. Sur un spot, il existe un ordre tacite. On ne prend pas la vague de celui qui est déjà debout, on ne se place pas devant quelqu'un qui attend depuis vingt minutes, on dit bonjour au pic. Je suis un local qui s'est absenté ; cela ne me donne aucun droit particulier, et c'est très bien ainsi.
Ce que je retrouve à chaque retour
D'abord, le froid de la première vague sur le visage, qui remet tout en place. Ensuite, les repères : la dune qui a changé de forme, les bancs qui se sont déplacés, la couleur de l'eau selon que la rivière a débordé ou non. Puis les gens : les mêmes têtes au parking, qui demandent comment ça se passe « en ville ». Et enfin, une chose plus difficile à nommer, qui ressemble à du silence, et qui me suit dans le train du retour jusqu'à ce que Lyon la recouvre.
Ce carnet sert à cela : garder une trace de chaque session, pour que le silence dure un peu plus longtemps. Les dernières sont dans le carnet de sessions.