Ritchie Dagonia — six sessions sur le spot de mon enfance
Ritchie Dagonia, 19 ans : voici les sessions que j'ai notées à chaque retour sur la côte, entre juillet 2025 et août 2026. Je vis à Lyon, où je suis développeur web front-end (mon site de développeur raconte ce qui m'y occupe), et je ne surfe donc que pendant les vacances. Six sessions, six moments où l'océan m'a rendu quelque chose de différent.
01
Le beach break près de chez mes parents
Houle
1 m à 1,2 m, période 9 s, ouest-nord-ouest
Vent
Faible, de terre le matin, ouest vers midi
Marée
Montante, coefficient 68, deux heures après la basse
Vagues
Épaules à tête, quelques fermetures
Sensations
Première session depuis les fêtes de fin d'année, et ça se sent. La rame est catastrophique : au bout de vingt minutes, les épaules brûlent, et le pic me paraît deux fois plus loin qu'il ne l'est. Je bois la tasse sur une mousse comme un débutant, je me fais passer dessus par une série entière, puis, enfin, une droite que je prends tard, qui me met debout sans réfléchir, et tout revient d'un coup. Deux vagues correctes en une heure et demie ; je sors avec un sourire disproportionné.
Ce que j'ai appris
Que le volume supplémentaire de ma planche est une bonne décision, pas une facilité. Et qu'il faut entretenir ses bras entre deux retours, sinon la première session de l'été est une session de rame, pas de surf.
02
La plage du bout
Houle
0,8 m, période 11 s, bien rangée
Vent
Nul jusqu'à 10 h, puis brise de mer légère
Marée
Descendante, coefficient 54, deux heures avant la basse
Vagues
Poitrine, longues, peu de monde à 7 h, beaucoup à 9 h
Sensations
Le genre de matin qu'on garde en réserve pour les jours de pluie à Lyon. L'eau est un miroir, le soleil se lève derrière la dune, et les vagues déroulent lentement, presque poliment. Je suis dans l'eau avant tout le monde, avec deux personnes que je connais de vue. J'enchaîne une gauche puis une droite en me plaçant exactement au bon endroit, et, pour la première fois depuis longtemps, je sens le rail mordre dans un vrai bottom turn plutôt que dans une approximation. Vers 9 h, le pic se remplit et je sors ; ce que j'avais à prendre, je l'ai pris.
Ce que j'ai appris
Attendre au bon endroit vaut mieux que ramer partout. Sur ce banc-là, le pic glisse de quelques mètres à mesure que la marée descend, et il suffit de le suivre. J'ai aussi retenu que la session se termine quand elle doit se terminer, pas quand le monde arrive.
03
Le spot de mon enfance
Houle
1,8 m, période 13 s, très énergique
Vent
Offshore modéré, avec des rafales
Marée
Basse puis montante, coefficient 92
Vagues
Au-dessus de la tête, sections qui ferment, courant marqué
Sensations
Ce jour-là, l'océan est plus grand que moi. Depuis la dune, je mets vingt minutes à me décider. Une fois dans l'eau, j'utilise le courant de baïne pour rejoindre le large, et je prends une série sur la tête qui me garde sous l'eau assez longtemps pour que je me mette à compter. Je me pose sur l'épaule, à l'intérieur, et je prends les vagues que les autres laissent : plus petites, plus courtes, mais à ma mesure. Une seule me fait vraiment plaisir ; elle suffit.
Ce que j'ai appris
Qu'il n'y a aucune honte à surfer plus petit que le jour. Choisir l'épaule plutôt que le pic principal, c'est encore choisir. Et que, sur un gros coefficient, la marée montante remplit le banc à une vitesse qu'on sous-estime toujours : en une heure, tout avait changé de place.
04
La plage du bout
Houle
1,2 m, période 10 s
Vent
Faible, variable, ciel bas
Marée
Haute puis descendante, coefficient 71
Vagues
Épaules, propres ; eau à 11 °C, personne
Sensations
Combinaison 5/4, cagoule, chaussons, gants : je mets plus de temps à m'habiller qu'à surfer. Le plan d'eau est vide, gris, magnifique. Les premières minutes, tout est engourdi ; puis le corps se réchauffe, et je trouve une gauche qui déroule sur trente mètres, la plus longue de l'hiver. Au bout de quarante-cinq minutes, les mains ne répondent plus et je rentre, avant de trembler.
Ce que j'ai appris
Gérer le froid, c'est surtout gérer la durée. Un échauffement sérieux sur le sable, une session courte, une sortie décidée avant que le corps ne décide à ma place. Et le prix d'un pic vide, c'est ce froid ; je trouve que c'est un bon prix.
05
Le beach break près de chez mes parents
Houle
1 m, période 8 s, désordonnée
Vent
Onshore léger, se renforçant l'après-midi
Marée
Mi-marée montante, coefficient 60
Vagues
Ventre à poitrine, mousseuses, pics partout et nulle part
Sensations
Des conditions que je n'aurais même pas regardées il y a deux ans. Mais j'ai trois jours devant moi, pas trois semaines, alors j'y vais. Et c'est finalement une bonne session : les vagues sont molles, courtes, mais nombreuses, et j'en prends plus que dans n'importe quelle autre session de l'année. Je travaille le take-off en angle, je tombe beaucoup, je recommence.
Ce que j'ai appris
Que les mauvaises conditions sont un terrain d'entraînement, pas une excuse. Et que les tempêtes de l'hiver ont déplacé les bancs de sable : le pic que je connaissais n'existe plus, il faut relire la plage depuis le début, comme si je n'y avais jamais surfé.
06
Le spot de mon enfance
Houle
1,3 m, période 12 s, ouest
Vent
Offshore léger jusqu'à 9 h
Marée
Basse à 7 h, montante ensuite, coefficient 75
Vagues
Tête, bien creuses sur le banc de gauche
Sensations
Session de l'aube. Je sors de la maison à 6 h 30, la lumière de la cuisine encore allumée derrière moi, la planche sous le bras, et je descends la rue jusqu'à la plage comme je l'ai fait des centaines de fois. À 7 h 30, nous sommes quatre à l'eau, tous d'ici. Personne ne parle beaucoup. Puis arrive la vague de l'année : une droite qui ouvre deux sections l'une après l'autre, que je traverse sans hésiter, et qui me laisse dans la mousse avec un cri que je n'ai pas décidé. À 9 h 30, le vent tourne, et je sors.
Ce que j'ai appris
Un an de carnet, et la leçon la plus claire est que le progrès n'est pas linéaire : trois sessions médiocres préparent celle-ci. J'ai aussi retenu qu'à Lyon, la semaine prochaine, je serai encore un peu dans cette droite. C'est exactement pour cela que j'écris tout ça.
Prochaines vagues : les vacances de la Toussaint, si la houle veut bien. D'ici là, je regarde les prévisions depuis Lyon, et je relis la première page de ce carnet.